Les nouveaux droits de douane pourraient créer des tensions entre les provinces
Le président américain, Donald Trump, s'adresse aux journalistes le 11 août 2026 à la base interarmées d'Andrews, dans le Maryland. Photo AP/Mark Schiefelbein Des experts préviennent que l’imposition de nouveaux droits de douane américains pourrait semer la discorde entre les provinces canadiennes, permettant ainsi aux États-Unis d’exploiter les griefs régionaux pour imposer des concessions commerciales.
Ces droits de douane, que le président Donald Trump menace d’imposer la semaine prochaine, auraient des répercussions particulièrement lourdes sur les secteurs d’activité concentrés en Colombie-Britannique et dans des petites villes du Québec.
«On a conscience que le Canada peut servir de souffre-douleur aux États-Unis, mais que les différentes régions du pays peuvent être traitées différemment», a expliqué Stewart Prest, politologue à l’Université de la Colombie-Britannique.
«À l’extrême, cela se prête à une stratégie de « diviser pour mieux régner », dont les Canadiens doivent vraiment être conscients.»
Des droits de douane américains de 50 % sur toute une gamme de produits canadiens doivent entrer en vigueur le 19 août.
Contrairement à la plupart des autres droits de douane imposés par le président Trump, ceux-ci ne prévoiraient aucune exemption pour les produits conformes à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM).
Trevor Tombe, professeur d’économie à l’Université de Calgary, confirme que ces nouveaux droits de douane toucheraient plus durement la Colombie-Britannique, tout en épargnant largement les provinces des Prairies.
M. Tombe a constaté que 13,7 % des exportations de la Colombie-Britannique vers les États-Unis seraient touchées par ces nouveaux droits de douane, comparativement à environ 1 % de celles de la Saskatchewan et de l’Alberta.
Le Québec verrait 10,8 % de ses exportations vers les États-Unis être touchées, tandis que 9 % des exportations de l’Ontario seraient exposées à ces droits de douane, selon M. Tombe.
Dans une analyse publiée le 30 juillet, la Canada West Foundation a indiqué que cette application inégale des droits de douane pourrait compliquer la tâche du Canada pour mettre en place une réponse cohérente.
«Un Ouest canadien à deux vitesses, où une province subit de plein fouet les répercussions sur son secteur manufacturier, tandis que ses voisines sont protégées par des exemptions liées aux ressources naturelles, complique toute réponse unifiée», a fait valoir ce groupe de réflexion.
La Canada West Foundation a souligné que le secteur forestier de la Colombie-Britannique serait durement touché, tout comme les secteurs qui avaient été protégés par les exemptions prévues par l’ACEUM.
Selon le professeur Prest, la Colombie-Britannique est particulièrement exposée en raison des efforts déployés depuis des années pour stimuler les échanges commerciaux avec la côte ouest des États-Unis dans des secteurs tels que les transports et l’exploitation minière.
La Canada West Foundation a noté que l’Alberta et la Saskatchewan sont largement épargnées, car les États-Unis n’appliquent pas de droits de douane sur les exportations d’énergie et de potasse.
Les premiers ministres de ces deux provinces ont refusé d’utiliser l’énergie comme levier de négociation et se sont démarqués de leurs homologues en rétablissant la vente au détail de produits alcoolisés américains.
De l’avis de M. Prest, les interdictions sur la vente d’alcool américain font partie des mesures que l’administration Trump pourrait cibler dans le cadre d’actions visant des régions spécifiques.
M. Prest a cité les propos tenus en janvier par le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, au sujet du mouvement indépendantiste en Alberta. M. Bessent avait déclaré que la province était un «partenaire naturel pour les États-Unis», peuplée de «personnes très indépendantes».
Lourds impacts au Québec
Le Québec a nommé l’ancienne diplomate de haut rang Louise Blais au poste d’émissaire pour la révision de l’ACEUM. Cette dernière prévient que les nouveaux droits de douane pourraient être dévastateurs pour certaines villes de la province.
Selon Mme Blais, les responsables américains semblent avoir ciblé des entreprises qui constituent le poumon économique de petites villes dépendantes de la clientèle américaine — en particulier des entreprises qui fabriquent des produits que les Américains peuvent se procurer dans d’autres pays.
«Ces mesures visent des entreprises d’une certaine taille, des employeurs majeurs dans les petites villes du Québec, dans les secteurs du textile, du ciment, des revêtements de sol et du mobilier», a évoqué Mme Blais lors d’un épisode du balado «Red Passport» du Conseil international du Canada, diffusé le 1er août.
«Certaines d’entre elles envisagent déjà de fermer leurs portes, car leurs commandes ont diminué. Elles fermeront pendant quelques semaines au mois d’août», a-t-elle ajouté.
À son avis, la couverture médiatique n’a pas pleinement rendu compte de la gravité des droits de douane qui seront imposés. Services économiques RBC affirme que ces droits ne s’appliqueront qu’à 5 % de la valeur des exportations canadiennes vers les États-Unis, mais Mme Blais soutient que cette statistique est trompeuse.
En effet, a-t-elle expliqué, si l’on exclut les matières premières, la potasse et le pétrole, cela représente un pourcentage bien plus important des biens manufacturés que nous exportons.
Mme Blais a mentionné que des centaines d’entreprises font savoir au gouvernement du Québec qu’elles ne pourront pas survivre assez longtemps pour se diversifier et se détourner du marché américain si les droits de douane entrent en vigueur.
Si rien n’est fait, ces entreprises auront disparu d’ici un mois ou deux, a-t-elle prévenu.
Stratégie de division
Carlo Dade, directeur de la New North America Initiative de l’Université de Calgary, a averti dans un commentaire que les droits de douane du 19 août permettent aux États-Unis de mettre en œuvre «une stratégie de diviser pour mieux régner» à l’encontre du Canada.
Il a souligné que, contrairement aux précédentes séries de droits de douane, ceux du 19 août reposent sur des règles pouvant cibler certains produits provenant d’une région spécifique du Canada.
Il a laissé entendre que les Américains pourraient, par exemple, autoriser l’entrée de la bière provenant de l’Alberta et de la Saskatchewan sans droits de douane, mais pas celle des vins de la Nouvelle-Écosse.
«Les possibilités d’abus, pour des raisons personnelles ou économiques, sont infinies», a-t-il averti.
Selon lui, Ottawa devrait sensibiliser les Canadiens au fait que Washington tentera probablement d’exercer des pressions régionales.
«Le risque d’abus n’est pas seulement économique. Une dérogation qui récompense une province est aussi destinée à influencer l’opinion publique — afin que l’électorat de chaque province envisage une voie distincte», a-t-il écrit.
Il a noté que l’administration Trump avait déjà réussi à cibler des secteurs, comme l’industrie automobile ontarienne, d’une manière qui a un impact disproportionné sur certaines provinces.
M. Prest a ajouté que le Canada pourrait s’inspirer de Taïwan, qui est voisine d’un pays puissant ayant recouru à la coercition économique et politique à son encontre. Il y a plusieurs années, Taïwan a choisi de se spécialiser dans la fabrication de semi-conducteurs — une industrie qui lui a permis d’établir de solides liens commerciaux au-delà de la Chine.
«On ne peut jamais échapper à la dépendance, mais on peut trouver des options et créer des options de rechange», a fait valoir M. Prest, dont l’enseignement porte principalement sur les institutions démocratiques et les relations internationales.
D’un autre côté, Taïwan constitue également un exemple à ne pas suivre, car la vie politique du pays s’est polarisée autour de ses relations avec la Chine, a-t-il souligné.
Ainsi, le Canada pourrait lui aussi être confronté à de profondes divisions entre ceux qui souhaitent prendre leurs distances par rapport aux États-Unis et ceux qui cherchent à renforcer les liens avec ce pays, a soutenu M. Prest.
«Taïwan a gagné en clarté ces dernières années, car la Chine a exercé une pression accrue sur l’île, ce qui a contribué à résoudre cette question. Mais il existe un véritable clivage, et nous avons vu cela conduire à une polarisation politique accrue, ainsi qu’à une volonté plus grande de faire, en substance, tout ce qui est nécessaire pour remporter une élection», a-t-il déclaré.